Un à priori profondément ancré vient troubler la compréhension de ce qu’est la “Précocité intellectuelle” c’est celui du prima de l’intelligence. Certains vont même jusqu’à la notion d’intelligence émotionnelle... du coup tout se brouille. Comment les désigner: “Surdoues”, “hp”, “précoces”, “apies”, “enfants actuels”...?

Psychologue clinicien "spécialisé en précocité intellectuelle", je vous propose l'originalité de ma lecture, en m'appuyant sur des années d'accompagnement d'enfants et d'adultes dits "Intellectuellement Précoces". En effet, les personnes qui viennent consulter un psychologue spécialiste de la précocité intellectuelle, ne viennent pas pour des problèmes d’intelligence, mais pour des problèmes de gestion de leurs émotions.

(Notons d’emblée que toutes ces personnes démentent l’idée d’une “supériorité” des personnes dites “intellectuellement précoce”. Il s’agit d’une différence, dont les conséquences peuvent être avantageuses ou inhibantes).

Cet article vise à donner des pistes de réflexion sur la précocité intellectuelle, en partant d’un prima de l’émotion (cf A.R.DAMASIO) et non d’un prima de l’intelligence. Autre regard, autre lecture, autre approche, autre compréhension, autre acceptation...

Après quelques données générales et fondamentales, nous montrerons un exemple de retombée concrète de ces éléments sur le travail du psychologue.

De façon à entrer dans le vif du sujet, étant “précoce” à dominante hémisphère droit, je vais vous emmener visiter quelques considérations indépendantes, puis je les mettrai en corrélation. Ainsi j'espère que vous serez à même de mieux cerner le sujet. Comme il se doit, ce mode de présentation prendra sens et cohérence au fur et à mesure de son exposé.

1) Qu'est que la dominante hémisphère droit ?

Ned HERMANN, s’appuyant sur les travaux de Roger Wolcott SPERRY (prix nobel 1981) distingue deux façons d'organiser intellectuellement le monde, ceci en fonction de l'hémisphère traitant les informations. Cette différenciation concerne uniquement le mode de raisonnement et non les modes émotionnels ou moteurs.

En résumé, on peut considérer que pour la majorité des individus l’hémisphère gauche va traiter majoritairement les informations. En ce cas, le traitement se fera par étape, point après point, marche après marche. La personne traitera une information jusqu'au bout puis passera ensuite à une autre information. La personne à dominante hémisphère gauche est ainsi très adaptée au système scolaire.

La personne a dominante hémisphère droit, procède autrement. On parle d'intelligence globale, elle collecte de multiples informations dans tous les sens, les met en réseau, elle ne fonctionne pas en escalier mais en arborescence. Son cerveau a besoin de temps pour trier, mettre en relation et réorganiser l'ensemble des informations collectées. Sa dominante est intuitive, souvent elle sait, sans savoir pourquoi ou comment elle sait.

Nous mettrons en relation précocité intellectuelle et préférence hémisphérique un peu plus loin.

2) A.R.Damasio :

Antonio R. Damasio (Lisbonne, Portugal, 1944) est professeur de neurologie, neurosciences et psychologie. Il est le directeur de l'Institut pour l'étude neurologique de l'émotion et de la créativité de l'Université de la Californie méridionale (University of Southern California) depuis 2005, après avoir été le directeur du département de neurologie de l’Université de l'Iowa pendant 18 ans. Il est également professeur adjoint au Salk Institute d'études de La Jolla et écrivain (Wikipédia).

Incontournable! Quelle vision! A le lire le questionnement s'intensifie en permanence... Les émotions d'abord, les émotions déclenchant directement certains comportements. L'intelligence accessible quand les émotions lui en laissent la possibilité. Quelle révolution, car cela remet en cause la notion de mécanisme de défense...

Il est évident que nous n'avons pas accès au monde, mais à l'interprétation que notre cerveau en fait. Jusqu'à A.R.DAMASIO beaucoup pensaient que cette interprétation reposait sur une compréhension du monde, sur l'intelligence. Nous voici maintenant avec un prima des émotions, d’abord, nous ressentons le monde. Le symptôme peut alors être considéré comme le révélateur d'un dysfonctionnement dans la régulation homéostatique du circuit émotionnel. Pour faire simple, un blocage dans la résolution de l'émotion déclenche automatiquement une manifestation (non-adaptée) que nous nommons “symptôme”. Ainsi, non seulement le symptôme n'a pas de sens, mais en plus il vient compliquer la vie de la personne et donc augmenter son angoisse !

En matière de re-penser l’ensemble de la psychologie, les travaux de A.R.DAMASIO sont une révolution.

3) La précocité intellectuelle :

a) Un peu de neurologie :

- le cerveau est un passionnant enchevêtrement d’une centaine de milliards de neurones. Ce sont de petits fils électriques. Il est possible de mesurer la vitesse du courant dans le cerveau, cela s'appelle la vitesse de conduction neuronale. Normalement, chez l'être humain typique (neuro-typique) la conduction se fait entre 2 et 100 m/s en fonction du diamètre du neurone. Les travaux de REED et JENSEN, (1992) ont montré que dans le cas des précoces, la vitesse de conduction neuronale est plus élevée (d’où le traitement de plus d’informations sur le même laps de temps). (D’où ma préférence pour le terme de “précoce”, nous interprétons le monde un peu plus précocement que les neuro-typiques...)

- Les travaux de GRUBAR (1997) et HUON (1981) montrent que les précoces bénéficient d’un temps de sommeil paradoxal plus long que celui des neuro-typiques. Le sommeil paradoxal correspond à une “révision” automatique du cerveau et c’est un élément fondamental de la plasticité cérébrale (JOUVET, 1972).

- Le seuil d’activation : Pour le Professeur S.CLARK, du département de neuropsychologie, CHUV-Lausanne, le seuil d’activation du cerveau dépend du rapport entre l’intelligence du sujet et le niveau de difficulté de la tâche proposée. Il constate que lorsque les demandes d’attention et de performances augmentent, les régions du cerveau impliquées dans une tâche sont plus nombreuses. Beaucoup de précoces ont un seuil d’activation très élevé.

Voilà pour les notions de base... Il ne reste plus qu’à les combiner.

b) Préférence hémisphérique et précocité :

L’expérience de terrain montre que l’immense majorité des précoces disposent d’une préférence hémisphérique droite. Ceci étant posé, les fameux “surdoués” seraient les “précoces-cerveau gauche”. Il serait intéressant de mener des études afin de chiffrer ces pourcentages.

Autant il peut être logique pour un neuro-typique “cerveau droit” d’être en échec scolaire, autant il est marquant de constater que nombre de “précoces-cerveau droit” sont, soit dans la moyenne, soit bons élèves. Ceci implique qu’ils adaptent en permanence leur mode de pensée à ce qui est proposé... En cela, ce sont des surdoués qui s’ignorent...

Bien entendu, si au niveau affectif, une perturbation apparaît, il devient quasiment impossible pour le “précoce-cerveau droit” d’opérer la traduction hémisphérique nécessaire.

D’un point de vue pédagogique beaucoup de travaux ont été menés et sont à continuer, l’autonomisation massive des “précoces-cerveau droit”, (leur laisser la possibilité de trouver leurs propres médias et méthodes d’apprentissage), dans les classes pouvant être une réponse porteuse de projet.

c) Seuil d’activation et précocité :

La notion de seuil d’activation répond toute seule à moult décalages dans le comportement des précoces, face à beaucoup de problèmes ou de questionnements, le cerveau ne se mobilise pas, ce qui peut aller jusqu’à des comportements évoquant plutôt des déficits intellectuels... Souvent le saut de classe est la seule réponse adaptée, notamment en cas d’échec scolaire massif. Ceci n’est pas toujours tout à fait compris...

d) Enfin et surtout :

Combiner la neurologie générale et les travaux de A.R.DAMASIO, nous permet d’envisager l’accompagnement des précoces par le biais de l’hyper-émotionnalité. “Trop sensibles pour être heureux”, pourrait être une explication. Sauf que, heureusement, l’approche de la précocité par les émotions permet de dénouer les peurs et autres blocages émotionnels inhibant les précoces “malheureux“. A partir du moment ou le fonctionnement émotionnel se fluidifie, l’intelligence devient accessible et la personne peut enfin vivre sa précocité comme une chance de vraiment ressentir pleinement le monde.

4) Exemple d’application :

Pour clore cet article, voici un exemple d’application: Le test de QI (WISC IV)

L'expérience de terrain permet l’intuition d’une mise en relation entre le chiffre de QI et la vitesse de conduction neuronale. C’est un terrain de recherche à explorer...

Rappelons que ce test mesure des potentialités et non leur utilisation. Il s’agit donc de permettre au testé de manifester ses potentialités et pour cela la mise en confiance et la qualité de l’ambiance de la passation vont être déterminantes.

- La confiance : Spontanément, le précoce ne fait confiance à personne. Souvent il est très doué pour faire croire en une bonne relation, alors qu’en fait il teste en permanence le psychologue ou qu’il l’a catalogué comme personne inintéressante depuis longtemps. Rappelons que la plupart des précoces ne reconnaissent pas l’autorité et n’acceptent que la compétence. Il est donc fondamental que l’enfant ressente notre professionnalisme et notre aisance dans ses caractéristiques. En général plusieurs entretiens sont nécessaires pour établir quelque chose qui se situe, non dans la confiance, mais dans la reconnaissance d’une acceptation de compétences.

- l’ambiance : Le psychologue se doit d’être extrêmement présent et inventif de façon à permettre à l’enfant d’accepter de faire montre de ses potentialités. L’humour et les pirouettes langagières sont fort appréciées en ces moments, ainsi que les petites attentions montrant le souci que le psychologue a du bien-être de l’enfant. Bien entendu, face à un hyper-émotif, le psychologue doit être complètement détendu, la moindre tension du psychologue bloquant l’enfant.

Beaucoup de collègues me diront, à juste titre que ces conditions s’appliquent à tous les enfants. Ils ont raison. Il faut juste savoir que si la vigilance n’est pas grande sur ces deux aspects, les résultats au test peuvent varier jusqu’à 80 points(c’est rare, mais cela existe)... En effet, plus la précocité est élevée, plus l’hypersensibilité est envahissante, plus l’enfant se bloquera facilement. Ainsi, j’ai reçu des enfants testés (depuis plus de deux ans) avec des QI dans la moyenne ou inférieurs, possédant toutes les caractéristiques émotionnelles des précoces (j’ai plein d’outils pour évaluer cela). Après un travail de fond et la récupération d’une aisance et d’une fluidité émotionnelle, un test de QI était pratiqué... Le même enfant passait d’un QI de 90 à 145... Une fois il passa même de 73 à 156...

5) En guise de conclusion :

A travers ces lignes, nous avons montré quelques aspects de la précocité intellectuelle. Le lecteur aura peut-être été surpris par cet abord marqué par la place laissée aux émotions, si loin du poids habituel de l’intelligence. Quelque soit leur âge, les précoces que j’ai accompagné ont été très réactifs à ce positionnement de prima de l’émotion.

Bien entendu limiter cet abord aux seuls précoces serait terriblement restrictif, aussi, j’espère que cette lecture donnera à certains l’envie de l’approfondir dans la prise en charge de neuro-typiques.