Jean a du mal dans ses relations aux collègues, il est en décalage dans son appréhension des problèmes et ne réagit pas aux même situations. Étant un moteur de changement, il est confronté à des résistances aux évolutions de l’entreprise qu’il ne comprend pas.

D : Quelques précisions sur Jean ? B : Jean a découvert sa précocité en venant me voir et a eut du mal à l’accepter. Il se polarisait sur l’aspect « intelligence », peu à peu il a intégré que ses caractéristiques étaient avant tout émotionnelles. Pour beaucoup l’identité « précoce » est difficile à assumer. D’abord s’y attache une notion de supériorité, c’est absurde mais fréquent, les personnes sont rebutées par cet aspect et affirment ne pas être mieux que les autres, ce en quoi ils ont raison. J’aime bien l’appellation APIE de J.F.Laurent (Atypique Personne Dans l’intelligence et l'Emotion), en plus APIE est à côté de « neurotypique » (Pr Lazartigue, Brest), cela recadre bien la spécificité, être typique ou atypique, de mon point de vue c’est plus clair. Point n’est ici question de supériorité ou d'infériorité. Jean est en recherche de lui-même, il sent qu’il ne vit pas complètement, il présente une insatisfaction générale accompagnée d’une tension nerveuse permanente.

D : Crise de la quarantaine ? B : D’une certaine façon… il réalise qu’il est temps de ne plus vivre en « s’accommodant », c’est une étape importante et difficile de sa vie. Cela va le conduire à beaucoup de remises en questions. En même temps la réalité économique est là, il a un travail, une famille, il sent qu’il ne faut pas faire n’importe quoi, mais modifier des positionnements, sa demande est plutôt raisonnée, il cherche à construire et non à démolir.

D : Tu l’aides à mieux gérer ses émotions ? B : Gérer n’est pas le terme exact. Les émotions sont extrêmement importantes, c’est en vivant sans bloquer nos émotions (lâcher prise), que l’on peut s’adapter aux changements de situations. Ça ne veut pas dire : « partir en vrac à la première contrariété » au contraire, ne pas bloquer les émotions consiste à être triste, heureux ou cool, en fonction de ce qui se passe. Cela exclu l’agressivité, la colère, le défoulement… Nous sommes fabriqués comme cela, pour nous adapter en passant par la tristesse ou la joie. Les autres manifestations apparaissent lorsque les émotions sont bloquées par des peurs ou des culpabilités. En tant que psy, je l’aide à aller vers cela.

D : Pas d’énervement alors ? B : Tout à fait. Le pire, lorsque l’on est parti en vrac, c’est d’en être conscient et en plus de ne pas pouvoir s'arrêter : une espèce de dissociation de soi, très douloureuse. J’appelle cela un « grabouilli ».

D : La personne se rend compte de ce qu’elle fait et ne peut pas s’en empêcher, elle agit malgré elle ? B : Oui, cela la culpabilise et cette culpabilité accentue le grabouilli, d’où l’importance de la déculpabiliser non seulement d’aller mal, mais aussi de ce qu'elle fait lorsqu'elle va mal. Déculpabiliser sans cautionner, en gros cette attitude se traduit par un : « Je ne suis pas d’accord avec ce que tu fais, ton comportement ne va pas, il n’est pas acceptable, ET je sais que ce n’est pas ta faute et que tu souffres. » Il est fondamental de bien séparer la personne de ses actes ou de ses paroles. Ce n'est pas parce que ce que l'on fait est nul que l'on est nul. Souvent lorsque des parents m’amènent un enfant, ils sont dans une plainte vis à vis de son comportement, il est fondamental de les ramener sur le fond, c’est à dire leur souffrance d’assister, impuissants, à la souffrance de leur enfant.

D : Donc, déculpabiliser parents et enfants. B : Le discours ambiant sur les motivations profondes des comportements m’attriste profondément. Pour moi, « Il fait son cinéma ! » est une phrase d’une rare violence. Dans le fond, à la base, nous aimons les autres. L’interprétation des comportements est toujours : « il fait ceci ou cela pour qu’on s’intéresse à lui », comme si nos agissements avaient pour objectif de manipuler l’autre afin qu’il nous donne de l’affectif. Ce n'est pas du tout le cas, à la base nous agissons en donnant de l’affectif, et non pour en recevoir.

D : C'est toujours le cas ? B : Non, pas toujours, il arrive de chercher à obtenir de l’affectif, mais ce n’est pas le fond, c’est une conséquence des retours que l’on a eût. C’est un moyen de maîtriser la relation à l’autre suite aux déceptions mais ce n’est pas l’attitude de base. A la base je donne de l’affectif (spontanément, ce n’est pas maîtrisé), et si cet affectif est rejeté, je culpabilise de ne pas avoir su bien faire (de ne pas savoir aimer), alors cette culpabilité déclenche un grabouilli et je me sens coupable de faire un grabouilli. Ainsi peu à peu j’acquière une peur de ma spontanéité aimante et des dégâts que je crois qu’elle provoque c'est pourquoi je me mets à maîtriser pour ne plus faire de dégâts et protéger l’autre, et j'en arrive à manipuler l'autre par rejet de ma spontanéité que j'estime dangereuse pour lui. Bref même lorsque je manipule, c'est aussi par amour des autres.

D : Et dans la situation de Jean alors ? B : Jean aime les autres et donc souffre de ne pas avoir de bonnes relations avec ses collègues, c’est tout. Au fond, il se sent coupable de ne pas savoir faire et puisqu’il mélange qui il est et ce qu’il fait, il culpabilise de ne pas être comme il faut. Il a besoin de comprendre ses différences pour sortir de ses culpabilités. Il a besoin de tout remettre en ordre.

D : « Différences » à quels niveaux ? B : Génétique, physiologique. C’est un précoce et il a une préférence hémisphérique droite.

D : Précoce, donc hypersensible. Cerveau droit, donc ? B : Donc son mode d’analyse est global et intuitif. La majorité des gens est à préférence hémisphérique gauche, l’école est adaptée à la dominante gauche. La majorité des précoces est à dominante droite. Nous ne sommes pas ici au niveau des émotions mais sur la stratégie d’interprétation intellectuelle du monde. Un « cerveau gauche » conçoit l’entreprise comme une liste de postes avec pour mission de bien faire fonctionner son poste. Un « cerveau droit » conçoit l’entreprise comme un ensemble de postes en interaction, la mission étant de bien faire fonctionner l’entreprise. Jean raisonne en terme « d’intérêt de l’entreprise », là où ses collègues raisonnent en terme de poste. Il s’ensuit une difficulté à se comprendre les uns les autres. Ça se complique avec la précocité. Nous aimons les autres, du coup, voulant leur bien, nous avons du mal à accepter d’être différents.

D : Qu’ils soient différents, ou que nous le soyons ? B : En général, les deux… entremêlés de plus ! D’un côté je culpabilise de ne pas être comme les autres et j’ai du mal à m’accepter, d’un autre côté je raisonne comme si les autres étaient comme moi… avec une grande difficulté à accepter la différence en ce qu’elle a d’irréductible. Avec mes patients le constat de différence est souvent difficile, l’acceptation de l’autre est une confrontation à une solitude profonde et à un lâcher prise fondamental dans la relation à l’autre. Le jugement reste une forme de maîtrise, l’acceptation de ne pas pouvoir comprendre est confrontation à la nécessité de rencontrer et non de contrôler. C’est souvent une étape très difficile lors d’une thérapie. Jean n’y est pas…

D : Jean est moteur de changement, en quoi est-ce problématique ? B : Notre société est imprégnée du mythe de la sécurité. Tout est fait pour nous y convertir, la religion de la sécurité vénère le risque zéro et la maîtrise absolue. Je pense que c’est une utopie dévastatrice, motivée par une peur extrême de la mort. L’intérêt de l’entreprise passe par l’adaptation donc par le mouvement. En plus Jean étant précoce, il s’ennuie lorsque les choses se répètent, il est motivé par le changement et la non-répétition. Il ne comprend pas que ses collègues vivent le changement comme insécurité et donc comme danger. Dans la mesure où il est moteur de changement il est vécu comme dangereux et donc rejeté. Il n’aborde pas du tout les situations en prenant conscience des peurs qu’elles déclenchent, il « projette » son fonctionnement sur ses collègues et ne comprend pas leurs réactions négatives, du coup il enchaîne les erreurs de communication… c’est un cercle vicieux.

D : En a-t’il pour longtemps pour résoudre ses difficultés ? B : Toujours trop longtemps… Tout dépend de son histoire, comprendre une problématique générale n’est pas en avoir vécu la mise en place. Pour Jean, tout dépend de la force de ses culpabilités et de ses peurs, ainsi que d’éventuels conflits lors de choix. Parfois, s’épanouir passe par des bouleversements familiaux. Comme on aime les autres, les voir souffrir suite à notre évolution est très douloureux, c’est parfois très compliqué. Je ne peux répondre à ta question, nous sommes tous uniques.