C'est la guerre avec mes parents concernant le désordre dans ma chambre. Ils sont sans arrêt sur mon dos pour que je le range. En fait, j'aimerais bien que ma chambre soit rangée mais je n'y arrive pas. A chaque fois que je commence à ranger je me sens mal, j'ai des bouffées d'angoisse alors je laisse tomber.

Clémence, c'est une situation classique que rencontrent la plupart des parents et des adolescents. Ta chambre est un peu comme une carapace entre toi et l'extérieur, elle est le reflet de ton rapport aux autres. Au cours de l'adolescence, tu apprends à construire ta vie. Tu fais des choix, qui ne sont pas forcément ceux de tes parents, concernant ce qui est important pour toi. Par exemple, tu vas te poser des questions sur la vie que tu aimerais mener plus tard : vivre en couple ? avoir des enfants ? gagner beaucoup d'argent ? Tu imagines déjà ce plus tard et même si tu es incapable de répondre à toutes les questions qui se présentent, quelque chose est là qui t'attire dans un sens ou un autre. Peut-être as-tu déjà pris certaines décisions.

Pour parler de l'adolescence Françoise Dolto utilisait l'image du homard qui change de carapace. Comme tu es sortie de l'aire de protection de tes parents et que tu n'as pas encore solidifié tes rapports aux autres, c'est ta chambre qui te sert de protection. Les monceaux de désordre qui entourent ton lit sont autant de protections contre cet extérieur qui fait si peur aux précoces. Plus tu as peur, plus tu as besoin de la carapace-désordre de ta chambre pour te sentir en sécurité, pour être à la fois à l'abri de tes parents et à l'abri de l'extérieur. C'est dans cette coquille que peu à peu tu vas te construire, réfléchir à tes choix de vie en dehors des influences extérieures. Puisque tu es précoce et donc beaucoup plus sensible que les autres adolescents, tu as besoin d'une protection très importante. Les objets de ta chambre sont comme des doudous rassurants.

Eh oui, tu aimerais que ta chambre soit rangée, ça voudrait dire que tu as réussi à te construire. Mais le plus souvent, on part de chez ses parents avant d'avoir terminé, le départ étant une des étapes de cette construction. Les chambres d'étudiants précoces ne sont pas toujours bien rangées : elles sont pleines de ces objets-doudous qui rappellent la maison familiale. Lorsque tu essayes de ranger ta chambre, tu démontes les protections qui te protègent de l'extérieur, c'est pourquoi tu as des bouffées d'angoisse qui montent à ce moment là. Tu ne peux pas passer d'un extrême à l'autre en quelques heures mais tu peux ranger un petit peu et laisser monter doucement ton angoisse au lieu de la refouler au fond de toi. Au fur à mesure que ton angoisse sortira, tu auras de moins en moins besoin de désordre pour te sentir en sécurité. Le véritable problème ce n'est pas le désordre de ta chambre, c'est l'angoisse que tu ressens lorsque tu ranges.

Tu dois également comprendre que pour beaucoup de précoces l'ordre n'est pas la même chose que pour les autres. « Rangé » veut dire où chaque objet est à sa place mais le plus souvent la place d'un objet est définie par une convention sociale, ce qui pose problème aux précoces. La plupart des précoces préfèrent inventer leur propre système de rangement, celui qui reflète leur façon de voir les choses. Par exemple, ils peuvent ranger leurs ustensiles de cuisine par couleur plutôt que par fonction ou bien ils utilisent la politique du « rangé à l’endroit du dernier lieu utilisé » puisque c'est là que l'on a le plus de chances de l'utiliser la prochaine fois. Il n'y a pas un modèle de rangement mais un lieu de vie dans lequel les habitants doivent se sentir bien. L'important est de s'y retrouver soi-même. Tu peux donc utiliser ta sensibilité, ta créativité pour inventer ton ordre à toi. Lui aussi te servira de rapport avec les autres puisqu’ il affichera ta personnalité aux yeux de tous, celle-là même que tu auras construite au fond de ton désordre.

Lorsque les précoces essayent d'adopter le système de rangement conventionnel, ils se confrontent à beaucoup de difficultés au quotidien. Ils ont une image de ce que doit être leur maison, ils se sentent coupables lorsque des personnes extérieures voient leur désordre, de la même manière qu'ils se sentent coupables d'être différents. Ils habitent dans un lieu qui ne leur ressemble pas et qui, comme ton désordre, leur sert de protection contre l'extérieur, ils se cachent derrière les apparences de la normalité. Derrière la question de l’ordre et du désordre se cachent beaucoup de peurs.