Franchement je ne sais pas à qui m'adresser, j'ai peur de me faire enfermer si j'en parle. Je suis stressé parce que je passe mon temps à maîtriser ce que je fais. Lorsque je me laisse aller, lorsque je suis naturel, on me regarde vraiment très bizarrement. On m'a fait plusieurs fois la remarque que je devais être cinglé, de la part de personnes très différentes. Peut-être ont-elles raison ? Parfois je ressens les choses avec tellement de force que tout s'emballe à l'intérieur de moi : je ris, je pleure, je fais le clown... et puis c'est le grand vide, une espèce de blues qui envahit tout. J'ai les larmes aux yeux quand j'écris tout ça et je me sens vraiment seul.

Alix, ma réponse va peut-être te surprendre mais tu sembles aller plutôt bien pour un précoce. Il te faut comprendre que les personnes précoces fonctionnent différemment des autres. Ton comportement, qui semble étrange à la plupart des gens, est le reflet de cette différence. Comme tous les précoces, tu es hypersensible et tu ressens les choses avec énormément de force. Lorsque tu as des projets, que tu es passionné, les émotions t'envahissent totalement et tu fonces, tu es parfois à la limite de la suractivité. Ton cerveau turbine à pleine vapeur, tu as mille idées à la fois et pas le temps de les réaliser toutes, c'est pourquoi tu t'éparpilles parfois. En fait, tu croques la vie à pleine dent, avec ses joies et ses peines, et c'est ce qu'il y a de mieux à faire lorsque l'on est précoce. Avec le temps tu apprendras à mieux gérer tes émotions pour ne pas t'emballer au quart de tour mais à 15 ans c'est encore un peu difficile.

Les périodes de grand vide sont les périodes où tu t'ennuies, soit tu as l'impression d'avoir fait le tour de ce qui t'enthousiasmait la veille, soit tu te trouves dans l'obligation de faire des choses qui ne te correspondent pas. Plus tu vas acquérir d'autonomie dans ta vie, plus tu devras t'organiser pour que ces périodes vides n'envahissent pas ta vie. Inutile de rêver, il y aura toujours des choses ennuyeuses et obligatoires dans ton existence, mais tu peux essayer de les réduire au strict nécessaire. Il existe un troisième temps que tu peux apprendre à développer dès maintenant : c'est celui où l'on se repose, celui des vacances. C'est à dire que l'on profite de l'instant présent sans rien faire de particulier. Il s'agit de savoir se détendre afin de ne pas s'épuiser dans les activités passionnantes.

Comme les précoces sont hypersensibles, leurs émotions sont très fortes et le plus souvent leur comportement reflète ces émotions. La plupart des précoces agissent comme ils le sentent, c'est à dire pas toujours de façon très adaptée. Un précoce d'humeur joyeuse peut chanter ou sautiller en se promenant dans la rue et beaucoup de passants le dévisageront comme si il était débile ou fou. Un précoce qui a envie de s'amuser, et c'est une chose courante chez les précoces, peut avoir des comportements plus étranges encore : faire des grimaces ou des petites blagues. Son apparence sera également le reflet de son ressenti. Si un précoce se sent bien dans un vêtement en particulier, il ne va plus le quitter, qu'importe les règles de bienséance ou la météo. L'ordre des choses pour les précoces est le suivant : ressenti - comportement - apparence.

Pour la plupart des gens l'ordre des choses est différent. En premier ils regardent l'apparence, c'est à dire quelque chose qui est tertiaire pour les précoces. Si l'apparence de quelqu'un ne leur convient pas, ils estiment que cette personne ne respecte pas les règles et met le groupe en danger. S'il s'agit d'enfants la réponse va souvent être la violence, s'il s'agit d'adultes, la réponse sera l'isolement de la personne qui dérange. Eventuellement quelques proches se permettront de faire des remarques afin que la personne adopte une apparence plus adaptée : "Tu ne vas pas sortir en tee-shirt, on est en plein hiver !" ou "Non, tu ne peux pas mettre tes bottes en caoutchouc pour aller au mariage de ta sœur." Les précoces sont donc complètement décalés dans leur apparence lorsqu'ils sont naturels. Avec le temps ils finissent par se poser plus souvent la question de leur apparence, certains acceptent de faire des compromis, d'autres choisissent d'affirmer leur différence, certains arrivent même à créer un nouveau style copié par les autres !

La deuxième chose que les gens regardent c'est le comportement. Celui-ci doit être adapté à l'environnement et non pas être le reflet du ressenti intérieur de la personne. Il faut se comporter comme il faut : c'est à dire le plus souvent comme les autres ou comme les règles sociales le définissent dans une telle situation. Ces règles sociales s'acquièrent tout au long de l'enfance, le plus souvent sous la menace. C'est à dire que la plupart des gens se sentent en danger lorsqu'ils ne respectent pas ces règles ou lorsqu'ils voient quelqu'un qui ne les respecte pas. Le plus souvent, les précoces n'ont pas acquis ces règles de comportement car ils ne les comprennent pas, or les précoces ont besoin de comprendre pour apprendre. Du coup il leur arrive soit de se comporter comme des fous quand ils laissent leur comportement refléter leurs émotions, soit d'avoir l'air complètement égaré quand ils essayent de comprendre quelle logique adopte les autres.

La dernière chose qui importe pour la plupart des gens c'est le ressenti. Comme les précoces sont hypersensibles, ils ressentent tout de suite l'état des personnes autour d'eux. Les précoces sont des éponges émotionnelles, ils captent l'ambiance autour d'eux, ce qui émane des autres et sont envahis par ces ressentis. Du coup, souvent, ils ne prêtent pas attention au reste. Ils vont remarquer un soupçon de tristesse dans la voix d'une personne mais ils restent aveugles à la nouvelle coupe de cheveux de celle-ci alors que pour la plupart des gens c'est le contraire. Pour qu'ils réalisent ce que ressentent les gens autour d'eux, il faut que ceux-ci les expriment clairement, soit de façon verbale, soit par un langage corporel facile à interpréter. L'ordre des choses pour la plupart des gens est donc : apparence - comportement - ressenti

Ton sentiment de solitude provient de cette différence. Tu aimerais te situer mais tu ne te reconnais pas dans les autres. Tu cherches à te connaître, à te reconnaître, à t'évaluer pour te construire, du coup tu te compares avec les autres mais tu ne trouves ni miroir, ni reflet qui puissent répondre à tes attentes. Du coup, tu te sens seul, tu manques de repères et tu te as l'impression d'être perdu dans cette société où tout le monde connait son rôle sauf toi. Tu cherches ta place et elle ne semble être nulle part. Tu cherches un ami, une âme sœur ou du moins un semblable et tu ne trouves personne. Bref tu as le sentiment d'être seul au monde. Pour sortir de ce marasme, le plus simple est de rejoindre une association de précoces, comme l'ANPEIP ou MENSA, dans laquelle tu pourras rencontrer des gens qui te ressemblent et découvrir combien il est agréable de partager le même ordre des choses de temps en temps.