Depuis que je suis toute petite j'aime m'occuper des autres. Par exemple, à l'école, j'allais toujours relever les élèves qui étaient tombés dans la cour et j'essayais de les consoler. Dès que j'entends un enfant pleurer, je ne peux pas m'empêcher de m'approcher et d'essayer de le consoler. Si je sens que quelqu'un est malheureux, je prends le temps de lui faire retrouver le sourire sinon ça me travaille toute la journée. Plus tard j'aimerais travailler dans le secteur socio-médical. Mais cela me pose également problème, les autres se demandent de quoi je me mèle et sont agressifs avec moi. Souvent les parents me jettent un regard noir si je souris à leur bébé ou ceux que je veux consoler me rejettent avec colère. Je me sens vraiment incomprise, c'est comme si c'était impossible d'être gentille avec les autres sans être regardée bizarrement.

Camille, comme tous les enfants précoces, tu es hypersensible, c'est à dire que face à quelqu'un d'autre tu as la capacité de percevoir ce qu'il ressent : tu souffres d'empathie. Bien sur il s'agit d'une superbe qualité humaine mais c'est également un handicap lorsque l'on ne maîtrise le flux des émotions. Tu es comme un récepteur d'émotions et tu n'arrives pas à te débrancher. Du coup tu ne peux pas faire la distinction entre ce que tu ressens et ce que les autres ressentent, à l'intérieur de toi, tout se mélange. La première chose que tu dois apprendre c'est à maîtriser cette capacité en devenant capable de te "brancher" et de te "débrancher" à volonté sur les émotions des autres. Avec un peu d'entrainement, tu y parviendras sans difficulté et du coup tu pourras faire la part des choses entre toi et les autres.

La plupart des précoces ne s'aiment pas eux-mêmes, ils se trouvent trop différents et du coup ont du mal à s'accepter. Par contre, très souvent, ils aiment les autres. Ils sont gentils, parfois un peu trop par rapport à la norme sociale. Le résultat c'est qu'au lieu de s'occuper d'eux-mêmes, les précoces s'occupent des autres. Ils aiment rendre service, se trouvent parfois débordés par leurs activités bénévoles mais ce qu'ils font pour les autres, ils le font rarement pour eux. Il arrive que ce soit une façon de se fuir soi-même, d'essayer d'échapper à sa précocité. Mais pour apporter une aide de qualité aux autres il est nécessaire d'avoir une vie épanouie par ailleurs sinon on s'épuise rapidement, écrasé entre sa souffrance et celle des autres.

La plupart des gens n'ont pas cette capacité d'empathie, du moins pas naturellement, ils ne comprennent donc pas ce qui te pousse à agir. Face à quelqu'un qui souffre, ils ne souffrent pas, ils voient simplement quelqu'un qui souffre. Dans la mesure où la souffrance de la personne concernée leur semble normale, ils n'interviennent pas car cela ne les gène pas. Ils ne comprennent donc pas pourquoi, toi, tu interviens. Tu vois, ces personnes ont une perception très différente de la souffrance que toi. Elle leur semble normale, comme une chose qui fait partie de l'environnement, ils ne la ressentent pas. Ils jugent donc tes interventions complètement déplacées.

Cette situation est très difficile pour toi. Cela entraîne des déceptions, de l'incompréhension, des jugements négatifs à ton égard qui renforce le jugement négatif que tu te portes. Souvent tu es impuissante face à la situation, tu ne peux rien faire pour aider et tu te sens coupable de ne rien pouvoir faire. Les autres ont peur de tes réactions qui leur semblent complètement décalées et, par empathie, tu absorbes leur peur. Le résultat c'est que, prise entre tes émotions, ta culpabilité et la peur des autres, il arrive parfois que tu te mettes à faire des grabouillis. Tu te mets en colère, tu deviens agressive et tu génères à ton tour de la souffrance, ce dont tu t'en veux atrocement par la suite. Et tu restes coincée entre ton hypersensibilité et ta culpabilité.

C'est très difficile d'aider les autres. Cela nécessite un travail énorme sur soi-même afin d'apporter ce que l'on peut aux personnes qui le souhaitent. La première chose à faire pour aider les autres, c'est s'aider soi-même, c'est à dire faire le chemin nécessaire pour s'accepter tel que l'on est, avec les limites que l'on a. C'est également accepter que les autres soient différents de nous, d'accepter que leurs demandes ne soient pas toujours le reflet de leurs souffrances. Il s'agit de leur tendre la main, pas de se noyer en essayant de les secourir de force. Ce n'est pas toujours facile à accepter. Mais c'est aussi, pour ceux qui souffrent, en voyant que l'on peut être aussi bien dans sa peau que celui qui aide, que l'on réalise que l'on souffre et que l'on a besoin d'aide.